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Par Frédérique Cohignac

Traverser le vide en compagnie de Monsieur Songe... 27 février 2026

Lors du commentaire de l'incipit dans

Monsieur Songe il est évident que l'écrivain Robert Pinget souhaite d'une part répondre de ses propos publiés sous forme d'écrit dans l'espace publique aux Editions de Minuit et d’autre part aller à la rencontre de son public, de ses lectrices du prix Fémina reçu en 1965 et des littéraires dont il confie ( dans un des ouvrages qui lui sont consacrés ) suivre sérieusement les débats. C'est peut-être parce qu'il s'intéresse à l'actualité littéraire qu'il joue ici le jeu de l'autobiographie sous la forme d'une parodie, sans se prendre au sérieux : un adage enseigne qu'il faut être sérieux sans pour autant se prendre au sérieux. L'ouvrage de Robert Pinget est publié en 1982 et dans l'avant-propos il est indiqué qu'il s'agit des « histoires de Monsieur Songe » écrites des années soixante (1956)aux années 80 (1976) qu'il rassemble en un volume. Ce faisant l'écrivain prévient d'un travail de reconstitution, de retour sur lui-même. Ce travail de mémoire, j'y reviendrai, rapproche du genre autobiographique et a une histoire en Littérature. Une histoire c'est à dire un ancrage et des références au siècle de Pierre Carlet de Marivaux. Si bien qu'un lecteur averti peut s'amuser d'une certaine ironie. Se souvenant qu'au début d'une société française s'ouvrant au capitalisme et se constituant en « société d'individus » ( j'emprunte l'expression à un ouvrage du sociologue Norbert Ellias ) écrire des mémoires devenait à la mode. Ces écrits dont le célèbre Marianne caractérisait ou représentait une époque . Les écrivains témoignaient de ce qui se vivait et se disait en étant à l'écoute de leurs contemporains en vivant avec eux. Ils ou elles intervenaient ainsi par l'intermédiaire des publications sur la vie et dans la vie de leurs contemporains. Marivaux s'exprimait dans Le Spectateur français qu'il avait lancé en 1721.


Lorsque Robert Pinget dit qu'il s'est « délassé en écrivaillant » il prend une certaine distance vis à vis de personnes prétendant s'exprimer à la place des écrivains , les obligeant à jouer en quelque sorte les seconds rôles dans la société. Il est assez drôle que la littérature secondaire soit l'oeuvre des lecteurs, habituellement. Lorsqu'il évoque « le divertissement » il défend le plaisir de lire et se différencie des rabat-joie. Il fait entendre une voix singulière à une époque ou on oppose « les intellectuels », ceux qui savent et les autres c'est à dire les gens de peu, les gens simples à qui on reproche de rechercher seulement le plaisir. Il prend le parti de ceux et celles à qui on reproche de ne chercher qu'à se distraire, c'est à dire à fuir, au lieu de répondre. Enfin c'est ce qui est annoncé. Car il fait un peu le contraire de ce qu'il dit ce qui est le propre de l'ironie. Entre la réalité telle qu'elle est vécue, telle qu'elle est perçue, telle qu'elle est décrite on peut exercer sa liberté de penser et de la dire chacun à sa façon. Il nous emmène alors dans cet entre-deux, cet espace vide, ici espace de discernement. Il se différencie à la fois des uns assenant des vérités et des autres qui seraient passifs, voués à subir et s'excluant du jeu social. Ecrire alors ne serait pas établir un certain pouvoir sur ceux qui «  ne comprendraient pas ». Au lieu de donner une explication il nous met en situation pour que nous comprenions par nous-même. Par exemple le mot « écrivaillant » signifie écrire avec négligence des choses sans valeur. Il pourrait être un mot valise, propre à l'écriture poétique, une écriture où il s'agit de jouer avec les sonorités. Le mot poésie peut désigner l'ensemble des qualités qui caractérisent les bons vers et qui peuvent se trouver ailleurs que dans les vers. Une œuvre d'art est poétique quand elle est touchante, est poétique m'informe mon dictionnaire Petit Littré ce qu'il y a d'élevé dans la beauté ou le caractère d'une personne. L'étymologie du mot renvoie à « créer ». Le mot écrivaillant est un mot existant. Il ne s'agit pas de créer n'importe quoi. La poésie est caractérisée, me semble-t-il par les jeux sur les sonorités. Entendre « écrit » et « vaillant » comme si c'était un mot valise me sera pardonnée. L'écrivain aurait-il posé ses valises de timide ? Nous emmène-t-il avec pour seul bagage des mots en voyage ?

On dit que les deux lettres orthographiées «  ll » sont mouillées pour désigner la façon de prononcer leur son dans mon dictionnaire. ( 1971) En épelant séparément la lettre « l «  le son produit est le même qu'en prononçant le mot «  aile ».

Une autobiographie de Robert Pinget par Aline Marchand a été publiée en sous le titre Robert Pinget poète à minuit ( Ed Honoré Champion 2018)

Entre vaillant et valant on ajoute un i et un l. C'est à dire un « il » pronom personnel à la troisième personne du singulier masculin. Le substantif masculin vaillant signifie : le fonds de bien d'une personne, son capital. N'avoir pas un sou vaillant signifie n'avoir ni bien ni argent.

Le substantif (nom commun)féminin vaillance n'est plus usité mais il signifie la valeur d'une personne ou d'une chose. L'expression «  Force gens font du bruit en France...un équipage cavalier fait les trois quarts de leur vaillance » figure dans mon dictionnaire et est extraite des œuvres de La Fontaine.

La vaillance est la qualité de qui se comporte avec courage à la lutte. Raconter ses vaillantises s'emploie ironiquement. L'ancien participe présent de valoir peut être employé en tant qu'adjectif ou en en tant que substantif (nom commun) tel l'écrivain Corneille : je suis ce téméraire ou plutôt ce vaillant. Corneille est connu pour être l'auteur de l'Illusion comique(1635)


Lorsqu'on est un Monsieur il ne s'agit pas de se présenter soi-même, en employant le « je » pronom personnel de la première personne du singulier dont depuis Pascal, écrivain et philosophe, on se méfie beaucoup. L'être humain, l'Homme, aurait tendance à se vanter et serait peu enclin à être objectif vis à vis de lui-même.

J'avais annoncé avoir choisie un cadre théorique pour cette étude comparatiste on peut par exemple lire l'Ironie littéraire de Philippe Hamon aux Editions Hachette supérieur ou une réflexion d'Alain Robbe-Grillet concernant La description . Je propose aussi d'envisager ces trois écrits dans le contexte social et culturel de leur parution. Il me semble que c'est justifié, ici. Je m'en expliquerai compte tenu de la visée des ces textes et de leurs auteurs. Pourquoi n'ont-ils pas été assez lus et étudiés, comment faire entendre et diffuser ces textes aujourd'hui sera l'objet de la troisième et dernière partie. L''analyse de ce contexte améliore la compréhension et nous donne un éclairage sur les dysfonctionnements et les problèmes concernant la réception, à l'époque. Ces écrits nous racontent au -delà des histoires de Monsieur Songe notre histoire. D'ailleurs dans l'exipit, à la fin, intitulé Conclusion Monsieur Songe fait comme dans l'incipit une apparition sonore en exergue et signe La belle époque !

La belle époque est à la fois le nom donné par les gens ordinaires à une période de l'Histoire française et peut être entendue comme une époque révolue, et une période de la vie d'un être humain, écrivain, période dont Monsieur Songe se souvient. «  Bref on s'avisait qu'il n'était pas impossible , tout ignare qu'on était , de tâter de la chose écrite ».

J'ai remarqué qu'au début du livre le narrateur est seul, isolé et contrarié. A la fin au contraire il retrouve les gens du village, la société, la sociabilité et un peu de l'enthousiasme remarquable de chacun des incipits de l'écrivain Robert Pinget.

Il a donc traversé un vide. Il a créé par l'écriture un espace de différenciation. Mon étude souhaite montrer que cet espace est moteur. Il s'est exprimé, a ouvert une voie. Il s'est engagé vis à vis de la réalité pour appréhender celle-ci par le langage. Cette création a lieu sur une scène intérieure. On peut lire L'espace du dedans d'Henri Michaux pages choisies éditée par poésie Gallimard.

Avant de m'appuyer sur la lecture de l'essai de Peter Handke pour montrer comment cet écrivain traverse le vide puisqu'il le raconte très bien en réalisant une sorte de zoom sur ce qui se passe en lui puis de présenter le texte de Raymond Cousse qu'on me permette d'avoir une pensée pour Paul Léautaud décédé le 22 février 1956. En effet il a osé consacré de nombreuses années à l'écriture d'un journal. Marie Dormoy contribua à faire publier ce Journal littéraire . «  je n'ai vécu que pour écrire.(...) J'ai préféré cela au bonheur matériel , aux réputations faciles. (…) Je garde de tout cela un profond bonheur. » Paul Léautaud était né au 37 rue Molière d'un père comédien puis souffleur à la Comédie Française indique l'encyclopédie Wikipédia et d'une mère chanteuse d'opérette. Sa mère était partie à Genève et ne revit son fils que 20 ans plus tard.



 
 
 

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