A Peter Handke en personne
- lecirquedesmots
- 15 mai
- 15 min de lecture

C’est parfaitement injuste « Cette phrase n’est pas de moi » mais bien de Peter Handke, chère Madame la Première Dame de France,sous la protection de laquelle je me place ,pour écrire au fil de la plume ; malgré les circonstances. Vous trouverez le début de ce texte, en cliquant sur l'onglet Peter Handke. Je publie par fragments la suite ici à l'affiche puis je rangerai ces écrits au fur et à mesure dans l'onglet Peter Handke pour faciliter l'accès à la lecture.
Celle-ci fut prononcée, à propos d’une chose ou d’une autre, qui clochait comme on le dit en français, ou qui était à signaler, lors d’un colloque intitulé PETER HANDKE. ANALYSE DU TEMPS organisé à Cerisy-la-salle à l’été 2018. Les actes de ce colloque ont été publiés par Mireille Calle-Gruber, Ingrid Holtey, Patricia Oster-Stierle aux Presse Sorbonne Nouvelle en octobre 2018.
Cette phrase est restée en ma mémoire d’une parce que j’en ai entendu le ton, d’autre part parce que je sais que Peter Handke a d’abord souhaité être avocat, tout comme Robert Pinget.
Ensuite je l’ai gardé pour un premier texte que je n’ai pas osé placer sur mon site, vu l’accueil qu’on me fait partout suite au harcèlement dont je suis victime. « Parfaitement injuste » me fait penser à quelques unes au moins des œuvres littéraires de Peter Handke. On pourrait se méprendre et être d’accord avec l’idée que c’est bien quand l’injustice est associée à quelque chose de l’ordre de la perfection. Mais il n’en est rien car alors ce serait une perfection en apparence, ou bien ce serait seulement parfait pour les uns et pas pour les autres. On est donc dans un registre du dépassement de ce qui se voit, de ce qui saute aux yeux, loin des médiatisations et pourtant au coeur de ce qui se vit au quotidien, de ce qui est ressenti injuste. Voilà ce qui motive sans doute l’écrivain, dans un style et avec une culture bien à lui, singulière. Il fut d’ailleurs lui-même victime pendant longtemps d’être désigné comme un paria, avant de voir enfin son talent reconnu, en 2019 , par un prix Nobel. La sculpture que j’ai choisie dans ce que je considère personnellement comme une sorte de cimetière marin à Ploumanach. Toutes les personnes ayant perdu, ou perdu de vue quelqu’un ou pour qui la séparation d’avec des êtres chers est restée problématique peuvent se recueillir là.
La phrase est restée sur ma page, j’en suis désolée. Pour le harcèlement , c’est beaucoup plus bas. Je reprends ce texte ces jours-ci. Je le publierai par fragments si nécessaire, ainsi que le texte pour Willem qui suivra. En effet la situation internationale et les vols à mon domicile d’objets personnels font que je reste prudente à ma manière . Aujourd’hui même on m’a dérobé mes lunettes, une fois de plus.
Dans le magazine vocable numéro 829 du 26 novembre au 09 décembre 2020 à destination d’un public français s’intéressant aux langues et cultures germaniques vous trouverez un article reproduit du journal allemand « der Spiegel » citant quelques textes du prix Nobel. C’est un bel article et j’en extrais quelques mots en lien avec des essais que je souhaite non pas comparer mais étudier ensemble pour faire entendre l’importance de cette notion de vide en Littérature. A propos du (Versuch über die Jukebox) (1990) ( Zu einer Zeit, als es noch kaum deutsch-sprachige Popliteratur und Dichtung als hehre Angelegenhait gab, war Handke der Rockfan unter den Schreibern.) je ne traduis pas de manière professionnelle donc pas au pied de la lettre. L’idée exprimée est que Peter Handke est depuis longtemps un écrivains très proche des gens, fan de Rock et représentant d’une pop culture. ( bei einer langen Wanderung , auch so ein klassiches Handke-Thema, geht es in Spanien von Jukebox zu Jukebox) Ici l’idée est qu’un des thèmes classiques de l’oeuvre de Peter Handke est le voyage, la ballade, la traversée. Le substanctif ( Wanderung) allemand s’entend en associant un peu de nostalgie. Cette nostalgie est un retour aussi sur soi et le poète Heinrich Heine a écrit un célèbre poème débutant ainsi et intitulé die Lorelei (Ich weiss nicht was es bedeuten soll dass ich so traurig bin) je ne traduis pas car c’est très connu. Dans Monsieur Songe Robert Pinget donne à lire ses carnets et la tristesse est perceptible, j’y reviendrai. A la fin du livre il retrouve un peu le goût de la sociabilité. Peter Handke dans L’Essai sur le fou de champignons. Une histoire en soi est assez triste ou plutôt nostalgique avant d’entreprendre cette traversée de la forêt. Comme nous allons le voir en étudiant l’inkipit.
La sculpture que j’ai choisie à Ploumanach avec le ruissellement de l’eau m’a fait penser à un mur des lamentations. Je ne désignais pas ce mur par allusion au mur des lamentations à Jérusalem et je ne suis jamais allée en Israël. Oui des personnes prient en posant les mains sur des pierres ; d’autres posent des pierres pour marquer l’endroit d’une tombe dans le désert et se recueillent ; d’autres tournent autour d’une pierre. D’autres mangent sur les tombes pour honorer leurs morts et être avec eux. Toute personne devrait avoir le droit au silence et à la prière, à la lecture, à la contemplation.
J’ai dans ma famille à moi , pas celle de mon père, pas celle de mes soi-disant frères et sœurs, la mienne, des personnes en lien avec le papier, les moulins à papier ; et avec les pierres, celles qu’on extrait des carrières. Je ne partage pas, avec personne. Aujourd’hui est le 15 mai et en France les catholiques fêtent les Denise. Je ne fête pas avec eux. Ma tatie est décédée et fut une victime du jugement, de l’arbitraire par des catholiques. Ma tatie n’était pas comptable dans un très grand hôtel
mais s’occupait du protocole, de l’accueil. On a volé son faire -part de naissance. Deux lettres étaient l’une dans l’autre un O et un V.
Dans cette sculpture j’ai été fascinée par l’opposition entre les deux côtés et la complémentarité dans les motifs. Le monument est assez haut et imposant et pourtant on se sent très bien à côté, à la fois protégée et à l’abri. Cette sérénité me faisait ressentir que de l’eau qui coule comme le temps qui passe naît une vie, une pluralité de formes. Le temps a façonné la pierre et laissé une belle empreinte.
Bon appétit à toutes les personnes qui dînent qu’elles aient prié ce matin ou plus tard dans le week-end. A très bientôt
C’est parfaitement injuste...
Au décès de ma Tatie j’ai reçu un ordinateur d’occasion. Ma mère m’a emmené dans un magasin à Paris pour la circonstance. Ce 15 mai j’ai aussi une pensée pour quelqu’un qui m’a beaucoup manqué. Il s’était absenté trop longtemps et on a envoyé à ma rencontre une mauvaise personne qui m’a attirée pour me faire passer le temps, le dépit et oublier le désespoir quelques instants. Son prénom était Thierry.
On sait comment Robert Pinget en faisant le vide en lui, se met à l’écoute. Il explique une pression semblable à un puits artésien. On peut lire Cette voix parue aux éditions de Minuit puis chercher la référence dans les ouvrages le concernant, j’en citerai quelques -uns.
Mais comment Peter Handke trouve pour cet essai ce qui est juste, le ton juste ?
Dans cet inkipit je sens la nostalgie et le rythme d’une lamentation qui le porte et qui se manifeste entre les pages 7 et 10. Avant qu’il ne poursuive le récit en présentant son ami nous avons l’occasion de partager la façon dont l’écrivain se met en route.
Il débute par une indication temporelle « tout à l’heure » donnant l’impression d’une émotion diffuse et qui ne constitue pas un repère temporel. Comme si la nostalgie s’était installée avec un peu de chagrin et avait dissipé la notion du temps. Il emploie l’imparfait puis le présent et reste dans le flou « -une certaine ou incertaine clarté. » Il « se disait » bien qu’assis à sa table « maintenant ». son esprit ne se détache pas du passé. Plusieurs choses à la fois lui viennent à l’esprit « dans le même temps ». Enfin il essaye de se convaincre lui-même, en minimisant l’importance de la tâche « écrire une chose qui, quoi qu’il en soit, ne va pas changer la face du monde ». Il se sent en déséquilibre « tout ce sérieux » face à l’impossible. Peut-être ne réalise-t-il pas ce qui s’est passé, n’a t-il pas d’explication suffisante pour se mettre à distance de cette histoire, celui d’un fou de champignons disparu dans la forêt, dont il était l’ami. Le passé qui ne passe pas rend nostalgique. C’est pourquoi dans le texte de nombreuses phrases ou expressions sont reprises.
trois fois « malgré moi » l2 l 7l 20
« ça devient sérieux » l 1 et « ce n’est pas possible ! tout ce sérieux ... » et « les choses sérieuses peuvent bien commencer »p 10
« une certaine ou incertaine clarté » l 4-5 puis « ne semble pas vouloir s’éclaircir » l 19
« et de nouveau » « et dans le même temps » « et une fois encore » la conjonction de coordination et montre une accumulation plutôt qu’une liaison. Pour moi l’intensité de l’émotion du grand écrivain est palpable, proche de celle d’un enfant dont la voix serait entrecoupée par ce qu’il ressent.
Le paragraphe termine avec le verbe « revenir » , et ce que l’histoire lui fait revenir est « juste le titre » . Ce qui lui revient à l’esprit date « de plusieurs dizaines d’années ». Le mot « Tragédie » est prononcé et on sait que dans les tragédies une grande place est faite à la manifestation des émotions et de la souffrance. Une lamentation est une plainte mais ici on ne l’entend pas, pas encore, pas maintenant. La douleur et le regret laissent la place à la dignité . On entend le silence. Comme si le passé était silencieux.
Le mot « le chemin » peut revêtir un caractère spirituel et l’expression « puissent les choses rester ainsi » ressemble à une incantation, un vœu, une prière mais aussi une forme de relâchement, un abandon de son propre pouvoir, celui qu’on aurait de vouloir « changer la face du monde » -pas de pronom personnel je. La dignité est associée à une forme de modestie. L’acceptation au lieu d’être traumatisante est libératrice, le mot « ridicule » est prononcé à propos d’un film, donc un élément visuel. L’écrivain se projette et met à distance ce à quoi il pourrait ressembler en pensant à quelqu’un d’autre ; non pas lui qui écrit non pas son ami dont c’est l’histoire, mais un acteur de film qu’il nomme . On pourrait dire qu’il rétablit un équilibre, qu’il passe entre un moment de l’identité, la désignation, et un autre,la présentation à autrui (cf texte précédent Ce que n’est pas l’identité Nathalie Heinich). Il passe par une auto-perception.
Il se souvient mais de suite il précise que ce n’est pas du « film lui-même ». Les oppositions, les termes contradictoires, les mouvements opposés sont fréquents et témoignent de sa contrariété, de l’adversité .
« pourtant « l 16 début du deuxième paragraphe
« ne semble pas vouloir »l 19
et s’opposent à termes manifestant une dynamique, un élan, un souffle :
« devient » « de nouveau » « encore »
Cette manifestation de forces se poursuit dans le deuxième paragraphe, puis dans le troisième sous une forme dynamique avec l’emploi des mêmes petits mots magiques, mots clefs sur lequel il attire notre attention. Une évolution se fait sentir au niveau des négations, elles sont reprises et nuancées voire contrariées ou encadrées.
« Mais ensuite » l
« Et pourtant par la suite » Et relie et indique une suite. L 21
« cette fois ce n’était pas le titre mais l’une des scènes » l 2
« si ce n’est » l 4 et « sinon ce ne serait (...) pas » l 16 il envisage l’autre côté de la négation
« non seulement »l 26
Dans le troisième paragraphe, un autre film, d’autres souvenirs liés au cinéma lui reviennent. Il revient sur ce qu’il a ressenti « avant »de se mettre en chemin et le chemin qu’il évoque est une voie ,intérieure d’abord.
Après le vœu, sans pronom se référant à une personne particulière, le mot « toujours » fait surface.
Lorsque l’imparfait « il s’agissait » arrive il contrebalance et s’encourage publiquement avec nous . – une fois encore-. A la surface le récit avance et en faisant référence au cinéma et à des acteurs connus c’est à un patrimoine commun qu’il fait référence, à quelque chose aussi de collectif.
Les proverbes et les incantations appartiennent un peu à nous tous et toutes , aux personnes simples qui les prononcent.
Je remarque que c’est alors qu’il est dans le registre de l’art et du jeu d’acteur
paragraphe 3 comme en témoigne le champ lexical
« qui joue »l 6
scène « titre » « scène » « légendaires » « tragédie »
qu’il trouve un passage au-delà des apparences.
« soi-disant » p 9 termine le troisième paragraphe après « Semble l 7 » du 3ème paragraphe et « apparemment »l 13
L’écrivain passe alors du général au particulier, du collectif au singulier en évoquant James Steward, acteur américain » comme seul sait l’être »l10 « comme seul a su l’exprimer et continue à l’exprimer ». Il s’agit d’une différenciation, il se différencie.
« avant »p 8 qui ouvre ce troisième paragraphe le termine aussi « avant » p 9.Peter Handke passe du mot « ridicule « au mot « rire » passe des freins « malgré » , des négations « ce n’est pas » « ne va pas changer » « pas le film » à un acquiescement « oui libérateurs, oui, pour ma table ». Il a trouvé à la fin du troisième paragraphe un équilibre. Les deux oui sont séparés par « avant le départ » Enfin il est en chemin avec le passé. La tension se relâche par vagues successives dans lesquelles les petits bouts de phrase, de récits s’étaient gonflé de sens. Ces vaguelettes viennent se défaire ensuite comme toutes les vagues c’est ce qu’explique
Trinh Xuan Thuan dans La plénitude du vide « le Vide tend ainsi vers la plénitude . Il cite François Cheng Vide et Plein Le langage pictural chinois : « Le yin croit à son maximum pour remplacer le yang mais le yang contient le yin en germe et sera à son tour remplacé par ce dernier. »
Peter Handke décrit ce que les deux autres textes de Raymond Cousse et Robert Pinget ne montrent pas. Il fait un focus, il regarde à la loupe ce qui se passe au fond dans ce vide qui le sépare de son ami.
On connaît les polarités corrélatives à la notion de souffle ciel-terre , montagne -eau , lointain - proche mais précise ces spécialistes, ces polarités ne fonctionnent qu’avec un facteur implicite qu’est le Vide. Sans le vide les souffles ne circuleraient pas dans l’univers, le yin, le yang n’opérerait pas.
Dans Le livre du Vide médian François Cheng à la page 16
Pour les adeptes du Zen la rencontre fortuite avec un élément révélateur de la nature est à même d’ouvrir l’espace intérieur de l’homme(…) y faisant épanouir tout le processus vital du monde créé.
Lao-Tseu « compare ainsi le vide à une vallée : celle-ci paraît creuse au milieu des montagnes-pleines -qui l’entourent, pourtant elle est elle-même pleine puisqu’elle porte toutes choses en son sein, les arbres, la rivière, etc »
puis il ajoute que « Le Plein rend visibles et palpables les choses matérielles, mais c’est le vide qui en structure l’existence et l’usage. »
On passe du titre, à un acteur d’un film puis à une scène d’un autre film et il prend la posture du Sheriff il se retrouve lui aussi les jambes allongées et bottées. Il se souvient d’une position, celle du Shériff, il est dans la même. Comme s’il revient à lui-même. Le Shériff est celui qui a pour fonction de rechercher la justice, de faire appliquer la loi.
« En face du Plein le Vide constitue une entité vivante qui intervient à l’intérieur même du Plein.
Le vide est le lieu fonctionnel où s’opère la transformation. »
Les traces de cette transformation sont perceptibles.
Le chapeau est à moitié ramené sur les yeux l 15
Le vide médian est un « entre-deux évanescent » élevant l’un vers l’autre en « une transformation bienfaisante. » et une harmonie féconde.
une fois de plus l 25 par3
beaucoup plus L 28 par3
« enviable et contagieuse » la conjonction de coordination relie deux éléments et le sens de ces deux adjectifs indique un mouvement, une entité qui s’étend
Sans le vide médian le couple yin yang ne peut pas exercer son action dans le Plein que sont l’univers matériel et les êtres. Il me semble que la forêt dans laquelle a disparu l’ami de Peter Handke est cet entre-deux . Le scientifique natif du Vietnam Trinh Xuan Thuang ayant enseigné aux USA, en Virginie, indique dans son épilogue qu’il s’agit d’une réconciliation des contraires.
à la fin du troisième paragraphe « le gardien de l’ordre aux rires » ( ) juxtapose des termes contradictoires
On perçoit la réconciliation
« aussi paisible que » on arrive à une mesure à un équilibre, à une juste répartition
il évoque encore « l’attention douce, une présence d’esprit tranquille et généreuse »
puis tout le long du quatrième paragraphe la réconciliation « J’étais moi-même » l 1 du 3ème s’effectue par une circulation « le vent se glisse par les interstices de la fenêtre » entre le dedans et le dehors opposés « Le sombre est loin de tout soleil l 4 du 3ème par p 9 »
dehors les brumes, le vent froid, la pluie le soir tombe
dedans l’abri, les murs épais, la lumière fin du paragraphe 4
Il passe en même temps une porte. Romain Graziani dans L’usage du vide
sous-titré : Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine
explique comment ce vide que nous voyons à l’oeuvre peut s’installer. Il cite William James
P43 Pour peu que l’on cesse tout effort, que l’on pense entièrement à autre chose ( au cinéma) ne voilà-t-il pas que le nom qui nous échappe se libère d’un bond et surgit à l’esprit avec désinvolture.
Il explique que pour réussir il faut sortir de la logique d’une représentation intentionnelle trop forte. P 48 et d’un excès de volonté.
A la fin du quatrième paragraphe « c’était comme cela que je l’ai vécu » l 4 p 10 et « les choses sérieuses peuvent bien commencer » comme si elles commencent d’elles-mêmes.
Pour aller dans le sens de l’article de Vocable que j’ai cité à propos de la pop, ce début de Peter Handke me fait penser à la Moldau de Smetana pour la légèreté associée à un rythme lancinant. A cette époque des artistes s’intéressent aux danses pratiquées par les gens simples dans les campagnes de l’est de l’Europe centrale et s’inspirent de celles-ci, voire en font des références musicales pour les intégrer à ce qu’on appellerait aujourd’hui de la grande musique ou de la musique qui compte aux yeux des princes et des bourgeois des grandes villes et qui restera dans l’histoire.
Robert Pinget a lui intitulé l’une de ses œuvres Passacaille du nom d’une danse et c’est tellement vrai que ses mots dansent. Raymond Cousse lui me fait penser aux farandoles et aux serpentins des Fest-noz dans lesquels les personnes se joignent les unes aux autres.
Avec la phrase « c’est comme cela que je l’ai vécu » dans le 4ème paragraphe le très grand écrivain, prix Nobel de Littérature partage son expérience. C’est un cadeau.
L’expression, c’est parfaitement injuste, me fait penser à l’esthétique et au fait que les pouvoirs totalitaires utilisent une esthétique qui fascine et participe d’une idéologie. C’est pourquoi il est important dans toutes les cultures de s’intéresser à l’effet que nous ressentons aussi en littérature et de tenter de comprendre au delà de ce que nous ressentons, à ce qu’un texte nous fait. Comment il est structuré , ce qui le constitue, à quoi il fait référence pour discerner la manière dont il agit sur nous. Chacun a le droit d’expérimenter l’erreur puis se rendre compte qu’il a mal compris, mal interprété et pourquoi d’autres ont compris autrement. Cela en littérature ne peut se faire que par confrontation des points de vue, des expériences de lecture, avant d’être stabilisé avec le temps par des professionnels de la Littérature, des gens de Lettres qui analysent ce qui est écrit et comment, des spécialistes de la Stylistique.
« La peinture chinoise ancienne illustre de façon subtile cette interaction du Vide et du Plein.
Considérée comme une activité sacrée, elle a évolué (…) L’acte de peindre lui-même s’est spiritualisé »et François Cheng précise
p 312 « Elle ne se contente plus de reproduire l’aspect extérieur des choses, elle cherche à en capter les lignes internes et à fixer les relations cachées qu’elles entretiennent entre elles. »
Le peinture chinoise ne vise alors pas à être un objet esthétique. C’est l’impression que j’ai de l’écriture de Peter Handke, elle ne vise pas à être un objet esthétique.
L’académicien nous invite à ne pas oublier les entre. Pour John Keats c’est au royaume de l’intervalle ,dans la vallée où poussent les âmes, qu’en réalité chacun des vivants, en vis à vis avec l’autre ou les autres, prend conscience de son unicité et devient par là présence.
Dans l’inkipit de Stratégie pour deux jambons « la porte à clair-voie » fait apparaître « des interstices » c’est à dire aussi des entre. Le Tao étant aussi dans « ce qui se devine, dans ce qui affleure au creux des interstices », nous les étudierons.
Les souffles vitaux en parcourant cet espace vide, l’espace littéraire imaginé par Maurice Blanchot , est « un vide régénérateur » comme l’écrit Goldschmitt l’un des traducteurs de Peter Handke à propos de l’ ouvrage intitulé Après -midi d’un écrivain. C’est pourquoi il est intéressant de l’examiner d’un peu plus près. Comprendre comment ces trois écrivains sont capables de le traverser, en faisant chacun à leur manière un usage du vide.
Le vide en littérature ne fait-il pas d’un espace fécondé par les mots l’esprit, le raisonnement un espace régénérateur. C’est pourquoi ce conteur des temps modernes qu’est Peter Handke termine son ouvrage par des retrouvailles. Cet espace est un espace de relations et d’interactions pour reprendre un terme caractéristique des travaux du docte sociologue Jürgen Habermas
Ce n’est pas un no man’s land, ce n’est pas un espace médiatique. Robert Pinget dans Monsieur Songe aussi retrouve une sociabilité au village après s’être régénéré par l’écriture, par la traversée d’un vide. On pourra aussi parler d’une quête spirituelle avec la recherche du Graal.
Il existe dans Perceval une scène de retrouvailles.
La Table Ronde est faite en semblance de celle du Graal, que Joseph avait établie sur l’ordre de Jésus pour séparer les bons des méchants, et elle-même réplique de celle de la Cène. Chacune des trois tables comporte un siège vide : A la Cène c’est celui de Judas qu’il a abandonné après la trahison ; à la table du Graal le « lieu vide » se trouve entre Joseph et Bron. Pour la Table Ronde, Merlin évoque le « tiers hom » dont parle Perceval.
J’y reviendrai très bientôt, ce texte est publié par fragments.
Hoffentsichtlich hat es ihnen gefallen, schüss bis bald !
Je souhaite un bon festival de cinéma à tous les amateurs et amatrices réunies à Cannes.
Commentaires