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Par Frédérique Cohignac

Stratégie pour deux jambons de Raymond Cousse, étude de l’incipit

L’incipit débute aux éditions ZONES SENSIBLES par un constat. «  JE SUIS SEUL MAINTENANT (...) »

que le choix éditorial inscrit en caractères majuscules, en page 7 de ma même édition.

On peut penser qu’il se termine par une formulation toute aussi objective : « Voilà pour la description des lieux.  » en page 11.

Au début du premier chapitre le narrateur est présent dans son énoncé par la référence auquel renvoie le pronom personnel « je » à la première personne du singulier, celui que tout un chacun emploie pour parler de lui, de sa vie, de ce qu’il pense et de ce qu’il ressent.

Avant la fin du premier chapitre p 8 le pronom employé est le «  nous  » faisant référence à une communauté de personnes. Peut-être simplement le lecteur ou la lectrice et l’écrivain. La forme caractérisant la première personne du pluriel revient en bas de la page p 9 «  il nous faut » après quelques occurrences de pronoms caractéristiques de la troisième personne du singulier.

« Il » avait fait son apparition p 8 dans une forme impersonnelle« il me plaît » et « on  » page 8 « on se rassure ».

A ces deux «  nous » succède un verbe conjugué à la première personne du pluriel « rentrons »p 10 comme si la désignation par un pronom n’était plus nécessaire. Comme si le lecteur et le narrateur formait un ensemble de personnes parlant le même langage comme disent les gens simples, qu’ils se comprenaient et avaient après un brin de conversation fait un peu connaissance.

Cette invitation sonore est prononcée au moment où nous sommes informés.es que de « l’extérieur il sera question plus tard  » et après que le narrateur ait décrit » la porte « et son intérieur. C’est un peu à ce moment là comme si il alliait le geste de l’écriture à la parole, ce qui se voit, se lit à ce qui est dit.

L’adverbe maintenant indique un changement de situation et situe le narrateur dans le temps pour signifier que c’est maintenant . Mais au lieu de poursuivre la phrase avec ce qu’il se passe, ce qui arrive maintenant qu’il est seul une deuxième proposition coordonnée par et à la première ajoute un autre adverbe juste après le premier. Une proposition termine par maintenant la deuxième débute par « tout ». Un troisième adverbe ainsi indique que sa situation restera stable et un quatrième adverbe de temps jusqu’à délimite l’espace-temps. On est dans un espace de réflexion clos.  Le premier verbe « être » est conjugué au présent à la première personne du sgl je la deuxième forme verbale « laisse à penser «  est conjuguée à une forme impersonnelle, le sujet « tout » renvoie à un ensemble indéfini. C’est comme si la solitude dont il est question ici était existentielle liée à un tout qui n’est pas appréhendé pour l’instant puisque associé par la conjonction « que » à une autre forme impersonnelle « il en ira ainsi »

Cette troisième forme verbale fait penser au « ainsi soit-il » formule d’acceptation des chrétiens de ce qui a été décidé par Dieu ou des paroles de Jésus relatés par les Evangiles( amen) sauf qu’ici au contraire il n’y a aucun Dieu. Comme le confirme le choix du mot sort plutôt que le mot destin.

 L’adverbe ainsi revient et « freiner quoi, telle est la question » p1 nous remet en mémoire  la célèbre formule « Etre ou ne pas être, telle est la question » du Hamlet de Schakespeare. Ici ce qui semble être la question importante c’est «  être ou ne pas être seul » car les deux formes verbales impersonnelles « tout laisse à penser qu’il en ira ainsi  » induisent qu’ il se confronte à une réalité donnée et que celle-ci ne changera pas. Le narrateur se présente à nous dans une situation de solitude. Comme celle -ci n’est ni appréhendée, ni justifiée, ni susceptible d’être remise en question elle est une apparence. « Pour peu enviable qu’il m’apparaisse mon sort est-il des moins partagés ? »

Autrement dit le narrateur s’inquiète de savoir si d’autres seraient aussi dans cette situation et cela motive son récit. Car ceux là seraient à même de réagir, de lui répondre.

Il nous associe lentement à son questionnement, sa remise en question, sa critique.

 La trinité se réduit à trois verbes. Le tout est associé à une impression que les choses vont d’elles-mêmes. La solitude n’est liée à aucun évènement particulier c’est une situation ce mot conclut ce premier paragraphe.


Comme si le langage était le seul moyen d’aller au-delà des apparences.


En réponse à cette question, un peu rhétorique, il présente l’endroit dans lequel il vit.

De suite par des phrases courtes, imprimant un rythme soutenu la conversation débute sous forme de monologue. Des phrases rebondissent sur un mot ou une idée de celle qui précède

 Fin. Laquelle 

plains pas. de me plaindre

Beaucoup de petits mots de liaison, des prépositions des adverbes toujours ,d’ailleurs  des conjonctions de coordination, et, mais des connecteurs logiques ou de temps.

Ce premier paragraphe annonce un texte dans lequel paradoxalement tout est à la fois bien organisé, bien structuré mais pourtant animé et susceptible de sursauts. On peut partir dans plusieurs directions.

 Le ton est celui de la conversation et correspond à un certain détachement « je ne sais pourquoi » «  il me plaît d’imaginer  » « je ne puis » alors que ce dont il est question est d’un enfermement dans un réduit de quatre mètres, il parle « d’exercer sa liberté  » et finit par se prendre lui-même au mots et finit par trouver « un précieux réconfort ».

Mais il est alors dans un discours, il s’écoute parler, prend plaisir à dire qu’il possède certaines connaissances en géométrie « surface non corrigée ». Il est plus dans le monde des idées, « l’idée d’exercer  »que dans la réalité, l’exercice concrètement de cette liberté.

 Cependant sa liberté d’expression est manifeste. L’ironie aussi. Mon sort est-il des moins partagés ? Il nous fait face en tant qu’animal mais il est avec nous par la parole et bientôt nous sommes avec lui, nous reconnaissons que nos propres ses préoccupations sont les nôtres, ses réflexions,se questions nous sont familières.

 Jusque est associé à la fin puis répété et associé à chez les humains.C’est le dernier mot du paragraphe ouvrant le texte. Et annonciateur du fait que la fin du cochon, l’animal, mais aussi la fin du texte est liée à nous les humains, qui le lisons. 


La multiplication des questions parfois rhétoriques nous invite à nous poser nous-mêmes des questions et à mesurer le décalage avec lui, autrement dit à nous faire notre propre idée, à l’écouter avec discernement. Il ne nous laisse pas d’autre choix et nous place en face de nos réalités à nous.

Entre ce qu’il dit et les mots qu’il choisit pour parler de ses conditions de vie le décalage va en s’amplifiant et confronte le lecteur.rice à la dénonciation d’un certain conformisme -s’accomoder- quel motif aurais-je de me plaindre ? 

Nous constatons au fur et à mesure des précisons qu’il apporte un aveuglement ou une certaine mauvaise foi. Les mesures « 4m sur 4 » et « l’idée d’un carré  » 

Le mot plainte est lui aussi repris un peu plus loin par le terme judicieux. Le champs lexical de la justice est développé me plaindre,

 motif

 avouer,

 faute,

cellule

 procès p 21

condamnation p21

sursis p21

en revanche p 8

Alors que de nombreux adjectifs et adverbes modèrent son propos « peu enviable » « moins partagés » « s’accomoder fort »  

On découvre qui parle au fur et à mesure des informations qu’il donne lui-même et qu’il décrit le lieu où il se situe.

A la fin du deuxième chapitre , que j’ai pris en considération pour débuter mon étude, dans le dernier paragraphe la préposition  voilà, qui désigne un objet ou une personne un peu éloigné.e de la personne à qui l’on parle, revient.« Voilà pour l’édification des amateurs(...) »

D’abord associée à une forme de conjugaison impersonnelle «  il ne peut s’agir  »  et de constat objectif plaçant au même niveau toutes les personnes auxquelles les pronoms ont pu se référer « Les variations individuelles, aussi exceptionnelles qu’insignifiantes. » p 21 Toutes les personnes donc aussi des absents, quand le pronom « il  »ne renvoie à personne en particulier et aussi le narrateur lui-même par l’emploi de formes pronominales du verbe.  A l’insertion de « bien entendu » on devine que celui qui prend la parole s’exprime aussi bien pour lui que pour celui ou celle qui l’écoute. Ce narrateur, qui n’est pas toujours présent dans son énoncé, prend la parole pour nuancer son propos. Le constat à la fin du deuxième chapitre est pour les « amateurs ». Celui à qui le pronom « je » dans la phrase « je me réserve de développer » et « je ne puis me permettre un procès en plagiat » renvoie bien à narrateur mais pas à un narrateur quelconque. C’est l’écrivain et auteur Raymond Cousse qui se présente ici. Le champs lexical de l’art et de la littérature nous l’avait fait pressentir.

amateurs p21

                                                           procès en plagiat p 21

                                                                           érudits p 21

                                                            précieux p 7 (deux occurrences )

                                   la préciosité appartient à l’histoire littéraire

spectacle p 20

imbroglio p 20

l’argument p 10 puis p 15

ma conclusion p 15

les règles de l’art p 13

la connaissance p 8

architecture de conception moderne p 10

accessoire p 10

                                                                   la pureté du chant p 20


Les éditions Zones Sensibles n’ont pas numéroté la page 21 c’est moi qui donne un numéro parce que la page suivante est blanche et sépare les deux chapitres. Pour moi l’absence est bien une forme de la manifestation du vide. Le vide n’a rien à voir avec un zéro et encore moins avec un ensemble vide.

Dans son énoncé le locuteur se situe au même niveau que ceux et celles reconnaissant dans ce qu’il écrit un univers qui leur est familier.  Le narrateur s’entend dire en écrivant comme l’indiquent les nombreuses marques de l’oral ou de l’oralité. Des point d’exclamation p 7 vers les sommets ! p 8 pour dit ! P10 hélas ! Des points d’interrogation p 7 me plaindre ? Des moins partagés ? Le vérifier ? P 9 valides ?Mais qu’en dire ? « oserais-je dire »p « si je puis dire »p « je ne puis »p « soit dit en passant »p


Si le mot voilà est repris ,d’autres mots sont repris, la construction du récit se fait par étapes, un peu comme on extrairait des pierres d’une carrière et qu’on les superposerait. Les lignes seraient semblables à des murs.

L’allusion à une « architecture » lorsqu’il évoque la porcherie dans laquelle il vit y fait songer.

Ainsi le lieu dont il est question est un lieu imaginaire imaginé donc décrit. Il pourrait être un vide situé à l’intérieur d’un être humain. Dans son fort intérieur comme l’explique Nathalie Heinich l’être humain élabore un équilibre entre la façon dont les autres le désignent, la manière dont il se perçoit et l’image qu’il voudrait donner à voir aux autres. Cet espace est un espace littéraire, si ce vide est traversé par les mots, c’est pourquoi j’ai maladroitement proposé le nom de récit auto-réflexifs, pour évoquer cette dynamique. Sa liberté s’exerce là. L’écrivain le nomme « l’endroit que j’occupe »p 7 un espace de « l’intimité » p11


A propos des murs « Ils ne se distinguent en rien d’autres murs de ma connaissance »

A propos de de la surface « Deux mètres sur deux nous nous en tiendrons là «  comme si la taille réelle pouvait être variable.

S’il me plaît d’imaginer que le plafond est à deux mètres.

Puis un peu loin à propos de ce même plafond « peu me chaut qu’il se situe à un, huit ou dix mètres du sol »

A propos de la hauteur j’aimerais qu’elle atteignît

A propos de la surface il emploie le mot environ

A propos du volume à « l’idée d’exercer ma liberté dans un cube(...) il ajoute de suite que Mais c’est improbable

puis cela devient « exercer sa liberté dans une sphère(…) Mais je n’en ferai rien. »

Lors de cette description tout lui paraît invraisemblable

                                                   C’est improbable p7

Il se pourrait aussi p 10

Je ne puis parler sans précaution p

                                Quand cela serait quel moyen ai-je de le vérifier ? 

Le mot stratégie présent dans le titre désigne « la politique du gavage  » mais aussi ce qui lui permet par le langage d’exposer sa situation de garder une certaine dignité, une présence d’esprit. Il est repris lui aussi en page 16 et associée à la politique du gavage. La société des humains est comparée à un élevage de cochons silencieux. Lui, l’écrivain défend un cochon qui râle, dénonce se plaint mais accepte aussi.


Il lui arrive quelquefois de justifier sa situation en imaginant que le pouvoir qui s’exerce sur lui en la personne du porcher, du propriétaire ou de l’équarrisseur a ses raisons pour le traiter ainsi « Je me suis souvent interrogé à l’intelligence qui préside à cet assemblage » « L’idée de n’y voir que le fruit du hasard m’est intolérable. »

Il trouve des bonnes raisons puis se contredit et ensuite va chercher des justifications à la situation dans laquelle il est. « Il faut une raison à cela fut-ce t-elle cachée ou tenue secrète pour des motifs qui m’échappent »

On est dans une situation assez paradoxale puisque tout est dit et pourtant la vérité n’a pas plus de sens pour autant ou pas d’effet sur l’évolution des attitudes et des comportements des humains. « Pire engeance qui soit »

La stratégie dont il est question ici est avant tout une stratégie langagière.

C’est pourquoi le local qu’il occupe pourrait être un espace littéraire c’est à dire un espace vide duquel jaillit sa voix. Dans la description des interstices de la porte à claire-voie on trouve un adjectif répété trois fois

Irrégulier puis irréguliers vis à vis de son voisin puis irrégulier en soi. c’est pourquoi je pense à l’ouvrage de la docte sociologue Nathalie Sarraute

qui distingue les trois aspects de l’identité dans ce que n’est pas l’identité aux éditions Gallimard. C’est pourquoi je tenterai quelques explications de texte à l’aide de ces concepts.


A l’immobilisme et l’enfermement correspond la vivacité et la pertinence du propos comme une forme de compensation, pour rétablir un équilibre entre l’intérieur et l’extérieur entre ce qu’il perçoit en lui et ce qu’il présente aux autres comme image de lui-même.

Pour ce qui est de la désignation un exemple de celle-ci en est donnée des le premier chapitre alors qu’il décrit la mangeoire j’y reviendrai très bientôt. «  La mangeoire n’est automatique dans la mesure du bon vouloir du cochon. » Ensuite il s’oppose dans le deuxième chapitre à deux érudits écrivant sur les cochons et « bien que l’avis du cochon soit rarement sollicité » il donne le sien. A côté d’une certaine forme d’acceptation « pourvu qu’on sache limiter ses ambitions, la situation est parfaitement supportable » p13

« aucune revendication à formuler » p 13

il n’hésite pas à mentionner à maintes reprises les révolutions qui ont échouées. Comme en témoigne le champs lexical de la politique.

les trente glorieuses 

politique du gavage  p16

les masses p

grand chambardement p18

socialisme

mutinerie p 15

mon opinion p 14

l’opposition p 14

doléances de ses administrés

pratique du poing levé


S’il décrit un aveuglement de la raison, c’est un aveuglement collectif . L’écrivain est ici celui qui ne se résout pas à la défaite de la lucidité. C’est pourquoi il s’oppose aux êtres humains.es. La pire engeance qui soit -L’homme( toute la gent porcine m’avait compris ) -Le personnage est aussi ambigu que Monsieur Songe. Ce n’est pas tant le conformiste ou le conservateur.rice qu’il dénonce. Il est un porte-voix et dénonce le conformisme.

A la fin du deuxième chapitre il reconnaît une certaine mauvaise foi. « J’ai été contraint de falsifier modérément mes chiffres ».

Il nous décrit sa cellule de manière tout à fait ordonnée, méthodiquement. « Chaque chose en son temps »

Mais cette description presque mécanique installe une cadence, qui ne demande qu’à être rompue, perturbée. Elle agit comme un cadre et fixe notre attention pour que notre esprit écoute que nous nous détendions et acceptions de nous faire surprendre.

La stratégie dont il est question ici est visuelle et sonore. On lit,on imagine, on se représente, puis on s’évade avec lui de ce quotidien qu’il raconte et dans lequel nous reconnaissons le nôtre celui des Français des années 80 .Au-delà la porte est ouverte à toute personne capable de s’ouvrir à un univers qui n’est pas le sien comme en témoigne la phrase « du moins sous nos latitudes » à propos « des mutineries ».

Le roman aborde la disparition de la motivation de l’être humain à s’intéresser et à participer à la vie politique. Nous verrons comment il nous associe à sa réflexion grâce à un renversement de la perspective. C’est parce que le local est vide qu’il peut exercer sa liberté. Ainsi « la question du manger »  « le boire  » « quant au dormir » sot évoqués sans que le narrateur ne soit présent dans l’énoncé. De la même façon il est bien question d’excréments, comme dans toutes les porcheries, chez tous les êtres vivants mais ils sont désignés par un article défini et la seule chose qu’on sait c’est qu’ils unifient les deux bottes de paille et « parfument l’atmosphère  »


Au lieu de l’accuser d’être un marginal et d’enfermer l’écrivain dans une opposition frontale avec les hommes et femmes politiques j’espère que la lecture éclairée de son texte montrera qu’il défend la place du Politique qui lui aussi ne dispose que de son langage pour appréhender le monde et est lui aussi sujet à beaucoup de contraintes avec peu de temps pour se mettre en retrait et plonger en lui.

C’est pourquoi moi je suis pour des échanges entre l’économie et la politique mais aussi pour des échanges plus fructueux entre les politiques et les littéraires. Il ne s’agit pas de militer mais d’appuyer sa réflexion sur des écrivains qui proposent des chemins pour aller vers l’autre dans sa différence ou d’aller là où vraiment on voudrait pas , dans le local d’un cochon.

Avec Raymond Cousse on rit et cet humour noir nous libère.

Le local qu’il dit occuper pourrait être un organisme vivant fonctionnant comme un poumon. C’est un espace vide ,cet élément se trouvant dans l’air.  Peter Brook avait intitulé un de ses livres racontant sa vie de comédiens L’espace vide

Les différents composants de la description des lieux et aussi le moment de la journée où le soleil se couche sont personnifiés par les verbes.


la hauteur atteignît

la largeur le cède

le plafond ne me contemplera

le plafond (...) qu’il se le tienne pour dit

L’auge est baptisée

le plafond trône

les lattes s’élèvent p 9

la porte offre p 8

interstices valides p 9

l’intelligence préside p 9

  le crépuscule me surprenne p 7

Comme dans une nouvelle, une forme courte de récit tous les thèmes sont introduits et présentés avec tout ce dont on a besoin pour s’intéresser à la suite de ce roman.



Une fois qu’on a compris que c’est l’histoire d’un cochon qui part à l’abattoir à la fin au lieu d’avoir le réflexe habituel de refuser cette réalité, cette vérité nous pouvons changer certains de nos comportements. Les éleveurs détestent nous voir détourner le regard, eux aiment bien qu’on regarde leurs animaux car ils sont fiers de les élever dans une vie digne. Mais dans les élevages intensifs là c’est plus difficile d’y aller voir les animaux enfermés et la vie qu’ils mènent n’est pas enviable.

Les volailles sont soumises à des lumières artificielles pour qu’elles pondent plus,

les cochons meurent étouffés, on leur lime les dents pour ne pas qu’ils se suicident. Mais Raymond Cousse comme nous le verrons ne prend pas partie par exemple en ce qui concerne l’abattage industriel ou l’abattage par des humains. Car des accidents parce que des animaux se débattent cela arrive partout. C’est à nous qu’il demande de s’interroger sur la pertinence de certains de nos modèles économiques.

Bien sûr ce roman parle des êtres humains. Le cochon est un humain ne boudant pas le plaisir sexuel partagé. Mais aussi le plaisir d’écrire est à partager avec des lectrices et des lecteurs sinon l’écrivain décède.

Ce n’est pas seulement de Raymond Cousse dont il s’agit là de prendre la défense mais bien aussi du Monsieur Songe et du fou de champignon auquel Peter Handke consacre un bel essai.

Comme c’est la tradition et l’usage en région des Côtes d’Armor ici en Bretagne Raymond engage la conversion en racontant ce qu’il est en train de faire. Il écrit, la voilà sa situation. Il ne se plaint pas mais néanmoins c’est une forme de plaidoyer.

Les fils narratifs se croisent, certains mots -clefs ouvrent plusieurs portes . Ainsi le champs de l’argumentation n’est pas très éloigner du champs de la justice et c’est pourquoi le cochon me rappelle Socrate, lui aussi condamné. Il avait proposé à ses juges de transformer sa condamnation à mort en une peine de privation de liberté. Il aurait pu estimait-il continuer à oeuvrer pour la cité et la faire bénéficier de ses pensées.

Un sacrifice est un terme à la fois religieux mais qui décrit une réalité du monde judiciaire dans lequel des victimes sont sacrifiées. Les coupables d’ailleurs ont quelquefois eux mêmes été victimes. Le sacrifice renvoie aussi à l’animal en ce sens qu’on l’a souvent sacrifié à la place d’une être humain. Sacrifice renvoie donc à l’histoire de l’humanité, la question de l’Homme. Certains animaux ne sont pas mangés parce qu’ils ne sont pas considérés bons mais mauvais, d’autres au contraire ne sont pas mangés parce qu’ils sont sacrées comme les vaches en Inde. Et si au lieu de sacrifier, on prenait plaisir à dire ensemble comme on pourrait vivre ensemble est un thème central. Notre société médiatique fait peu de place à ceux qui ne sont pas désirables et se différencient par des apparences normées ou par les activités qu’ils pratiquent. Ceux et celles qui sont désirables, on leur fait une place pour mieux les dévorer, profiter d’eux. Il s’agit comme dans le roman de Renart de rire de notre situation. Comme l’indiquait le grand écrivain Beckett Stratégie pour deux jambons est un texte en lien avec la notion de sublime.


Stratégie pour deux jambons prend à contre-pied ou fait un pied de nez à une société qui embellit tout, recouvre toutes les réalités sociales et politiques d’un voile enchanteur jusqu’à ce qu’on ne perçoive plus rien, on ne distingue plus la souffrance, ni les conséquences des enjeux de développement de nos choix et de nos comportements. En partant du point de celui qui éprouve les défis économique, il renverse la perspective et rend au langage son pouvoir.

 Nous vivons et cela s’est accentué beaucoup depuis au sein d’une société qui nous remplit pas seulement le ventre mais aussi l’esprit. Nos sens sont sollicités en permanence de manière artificielle. Cette société du trop plein du Toujours plus a été décriée par François de Closets. Raymond Cousse critique beaucoup la religion catholique, j’y reviendrai, parce que celle-ci, comme toutes les religions exerce un pouvoir sur les individus. On nous empêche d’accéder à nous-même. Ces trois écrivains montrent qu’on peut trouver l’Autre en faisant face à soi-même par le langage.

L’écriture de cet artisan est un geste, les lettres se succèdent, s’additionnent, les mots s’accumulent et ressemblent à une peinture asiatique faite pour méditer. Leur technique de prière consiste par son son esprit à se reconnecter au vide. Ce vide est reconnu comme élément moteur et existe dans les récits de création du monde asiatique. Maurice Blanchot dans l’Espace Littéraire a mis en évidence

la place du vide en Littérature. L’activité de lecture est une activité nous faisant bénéficier des mêmes effets qu’une méditation, qu’une prière.

Les mots nous rattachent à un passé commun, national, mais aussi quelquefois régional, ou européen de par les langues indo-européenne , autant qu’ils sont susceptibles de nous en libérer pour aller vers l’Autre et nous projeter dans un avenir.

Frédérique Cohignac née de Jacqueline Forray, dîtes Frédoune

 
 
 

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